Qu’est-ce qu’un artiste ?
Cette communication se présente sous forme d’un diptyque
consacré à cerner la personnalité du créateur artistique, en supposant que
ses traits sont au moins partiellement universels. Le point de vue ne sera
ni celui d’un sociologue ni celui d’un historien, mais d’un compositeur se
réclamant plutôt de l’empathie que d’une objectivité scientifique. Cependant
le premier volet rappellera assez longuement à ce sujet les principales
références grecques antiques, de façon à mieux évaluer dans le second ce
qui, deux millénaires plus tard, semble prolonger cet héritage, et ce qui
s’en éloigne.
Ce que recouvre le terme d’artiste, au lieu de faire l’objet d’une définition
préalable, se précisera progressivement au fil des exemples invoqués. Chaque
langue et chaque ensemble culturel attribue assurément un contenu variable
au terme générique qu’il utilise. Cette relativité elle-même nous invite à
ne fermer l’espace sémantique par aucune frontière a priori.
Un premier indice permet de préciser le regard que
la
Grèce a porté sur ses artistes depuis l’époque où elle a
inventé – parmi beaucoup d’autres valeurs culturelles – une particularité
originale et destinée à une forte résurgence après de nombreux siècles : la
signature artistique.
Hors de
Grèce, l’antiquité ne nous a
transmis que quelques très rares noms d’artistes. S’il a vraiment existé,
Imhotep fut un sage et un architecte
dans l’Ancien Empire égyptien. Près de deux millénaires après lui, le
Phénicien
Hiram a peut-être travaillé au
temple commandé par le roi
Salomon. Et
des prophètes comme
Amos ou
Osée sont sans doute des auteurs contemporains
d’
Homère et d’
Hésiode, et porteurs comme eux d’une vision poétique
acceptable par leurs auditeurs. Il y a peut-être eu en
Chine des sages nommés
Lao Tseu et
Confucius,
et quelques siècles plus tard des poètes dont les noms et quelques oeuvres
se sont conservés. Mais rien ailleurs qu’en
Grèce n’est comparable à ces signatures de sculpteurs qui
ont survécu à leurs œuvres depuis le VIIème
siècle avant notre ère.
C’est à cette époque qu’
Alcée,
Sappho,
Archiloque inventent l’expression individuelle et que les
philosophes ioniens prennent leurs distances vis-à-vis de la pensée
mythique, en communiquant la leur sous une forme essentiellement poétique. Parallèlement, des sculpteurs comme
Mikkiades,
Archermos de Chios,
Iphikartides de Naxos
signent leurs œuvres et un peintre nommé
Boularchos fournit au riche roi
Candaule de
Lydie un
tableau guerrier. Un siècle après, on trouve la première trace d’un
céramiste athénien,
Sophilos, qui a
signé trois vases à scènes mythologiques, et dès lors les potiers, comme
Ergotimos, et leurs décorateurs,
comme
Clitias, vont de plus en plus
signer leurs productions conjointes, parfois même lorsqu’elles nous
paraissent d’un niveau seulement artisanal.
Leur motivation a pu être le souci de protéger leur marque de fabrique,
s’agissant de productions de luxe destinées en partie à l’exportation, mais
leurs homologues « barbares », qui pouvaient avoir la même motivation, sont
partout restés anonymes. La signature des poètes, pour sa part, ne reflète
pas forcément cette sorte de préoccupation, en l’absence d’éditeurs au sens
moderne, même si, comme
Alcman à
Sparte ou
Pindare en
Sicile, ils
peuvent travailler sur commande. C’est la naissance d’une pensée
individuelle, et d’un prestige personnel de l’artiste, qui est en train de
se manifester, et c’est là un apport capital.
La
Grèce n’a sans doute pas inventé les arts, mais il semble
bien qu’elle ait favorisé un certain individualisme des artistes.
Pour évaluer la place de ceux-ci à l’époque où leurs noms commencent à
circuler, nous avons des témoignages littéraires, mais aussi archéologiques. Je suis particulièrement frappé par le célèbre document que constitue la
Chronique de Paros . Sur un marbre gravé en
264 avant notre ère, quelques dates-repères
ont été choisies pour résumer ce qui comptait alors aux yeux de certains
Grecs dans leur propre histoire. On commence en 1582 avant notre ère, à l’arrivée de
Cécrops, le premier roi d’
Athènes. On trouve ensuite presque à égalité des références
d’une part aux grands hommes ou aux grands événements politiques, et d’autre
part aux grands poètes et musiciens.
Selon la chronique,
Hyagnis invente en
Phrygie la musique dionysiaque en
1506 ;
Orphée se manifeste un siècle plus tard ;
Hésiode et
Homère sont situés respectivement en 937 et en 906 ;
Terpandre crée le nome (ou cadre de
composition) et la lyre à sept cordes en 645 ;
Thespis jette les bases du théâtre en
536 ;
Eschyle a sa première victoire l’année où naît
Euripide, en 495.
Sophocle remporte la sienne en 469,
Euripide
meurt en 407 et
Sophocle l’année suivante. En 380
Philoxène et en 370
Stésichore le jeune ont droit au
palmarès chronologique, où figure ensuite
Timothée, qui meurt à 90 ans en 357.
Deux choses me frappent : la première est l’absence totale de distinction
entre le légendaire et l’historique. Le chroniqueur précise historiquement
ce qui pour nous flotte dans le temps fabuleux des origines. A l’en croire,
Deucalion rescapé du déluge est
arrivé à
Athènes en 1529, les Amazones ont attaqué le royaume de
Thésée en 1256, et la
prise de
Troie date de 1209. Ce sont là des événements qui pour lui sont aussi
historiques que la mort de
Timothée,
survenue il y a moins d’un siècle. Et apparemment cette mort est un repère
de semblable importance pour un Athénien.
N’étant pas historien, je ne discuterai ni la chronologie, (dont beaucoup de
dates ont été corrigées par les hellénistes modernes), ni les motivations du
chroniqueur. Si j’évoque la position de l’artiste dans
la Grèce antique, c’est en effet surtout pour
tenter de comprendre celle qui lui est échue ici et maintenant. Je me
contenterai donc de signaler mon second sujet d’étonnement : dans la
Chronique de Paros , il n’est fait mention ni de
Solon ni de
Périclès, alors que les trois poètes canoniques de la
tragédie sont présents à plusieurs reprises et que la fin de la partie
conservée de l’inscription mentionne
Platon
et
Aristote. En somme, le chroniqueur
exalte, dans la tradition athénienne, autant la mémoire des poètes, des
musiciens, et des philosophes, que celle des héros guerriers ou des
législateurs. Mais il n’accorde aucune place aux peintres, aux sculpteurs,
ni aux architectes.
Dédale était réputé
avoir travaillé pour
Minos, que la
chronique situe en 1432, mais son nom n’y apparaît
pas. Et pourtant, la tradition littéraire a transmis comme successeurs de
son rôle fondateur les noms d’un
Polygnote, d’un
Phidias,
ou d’un
Hippodamos.
Il ne faut sans doute pas perdre de vue que les jeunes Athéniens apprenaient
tous la musique et la poésie, mais non les arts plastiques. Est-ce un
anachronisme qui nous fait classer toutes ces activités dans une même
catégorie ? Notre Académie française des Beaux-Arts rassemble compositeurs,
peintres, sculpteurs, graveurs, architectes, cinéastes, photographes, mais
les poètes et les philosophes sont regroupés ailleurs. Quant à l’Académie
d’origine, celle de
Platon, elle n’était
vouée qu’à la philosophie et aux mathématiques et les spécialisations peu à
peu diversifiées des neuf Muses appartiennent à une tradition postérieure. Les deux-tiers de ces Muses sont attachées à des arts qui relèvent de la
parole et du chant. Parmi les trois autres, deux patronnent ce que nous
appellerions des spectacles et la dernière une science. De plus, le culte
athénien de la beauté n’est jamais séparé des valeurs morales, avec qui il
fusionne dans l’idéal de la
kalokagathia . Dans l’Antiquité, le champ sémantique de « l’art » ne recoupe donc pas du
tout le nôtre. D’où la nécessité de se placer dans une position – fût-elle
utopique comme celle de l’objectivité scientifique - à partir de laquelle,
au lieu de se perdre comme on l’a beaucoup fait au XXème siècle dans une profusion de particularités, on
reviendrait avec de nouveaux moyens sur l’ambition qu’avait cultivée le
siècle antérieur lorsqu’il recherchait l’essence des arts. J’évoquerai
bientôt à quelles conceptions cette recherche peut recourir chez un
compositeur d’aujourd’hui.
Une autre clef de ce qui peut nous paraître une anomalie se trouve dans les
écrits de plusieurs écrivains antiques.
Platon montre
Socrate
rabaissant la prétention d’un rhapsode (un interprète-arrangeur),
Ion, en lui faisant avouer que ses talents ne sont
dus qu’à la qualité de l’auteur unique dont il se sert, le grand
Homère, et que lui-même n’est qu’une sorte de
démagogue. De toute manière, pour
Socrate, c’est une inspiration divine, et non un talent
individuel qui contrôle l’effet artistique, et il y a lieu de s’en méfier,
au nom du
logos .
Socrate, fils de sculpteur et peut-être lui-même sculpteur
raté, est persuadé que le choix de la philosophie est beaucoup plus
authentique que celui de l’art. Peut-être a-t-il eu quelques remords avant
de mourir, si l’on en croit le
Phédon, lorsqu’il a
répondu à un rêve récurrent en composant un Prélude à
Apollon, au cas où il se serait trompé de musique …
En tout cas
Platon congédiera poliment les
artistes, et même
Homère, dans la
République idéale qu’il n’eut heureusement pas le loisir d’expérimenter. Au
nom d’impératifs moraux, on n’y aurait ressassé que les musiques
fonctionnelles les plus conservatrices et on aurait interdit les plus
novatrices ou les plus expressives comme celle de
Timothée. L’irrationnel, l’enthousiasme, ne sont pour lui
que des erreurs et la cité idéale devra les bannir.
Aristophane, tout aussi conservateur, avait déjà pris comme
cible favorite de ses railleries le compositeur
Kinesias. Il lui fait dire dans les
Oiseaux : « récupérer dans les nuages de nouveaux
préludes…voilà de quoi dépend notre art ». La réputation de
Socrate, novateur moqué avec la même image
dans les
Nuées , n’a finalement pas souffert de ces
attaques, surtout après qu’il eut payé sa modernité au prix de sa vie. Le
misonéisme est aussi vieux que l’art. Et c’est souvent lui seul qui a gardé
la parole. Aucun enthousiaste des spectacles de mime ou des récitals d’un
Néron n’est venu nous dire pourquoi il
admirait tellement des spectacles honnis par l’aristocratie politique et
intellectuelle.
Plutarque, encore des siècles plus tard,
exprime très clairement les mêmes réserves à l’égard des artistes, aggravées
de tout le complexe d’admiration et de mépris caractéristique du monde
romain envers l’art grec. Au début de sa biographie de
Périclès, il écrit :
[…] l'admiration du
résultat n'a pas pour conséquence immédiate le désir passionné d'en
faire autant; souvent même, au contraire, en prenant plaisir à
l'ouvrage, nous méprisons l'ouvrier […]. Aucun jeune homme bien né, en
regardant le
Zeus de
Pisa, n'aurait désiré être
Phidias, ni, devant l'
Héra d'
Argos,
Polyclète, ni
Anacréon,
Philétas ou
Archiloque, malgré le plaisir qu'il pouvait prendre à
leurs poèmes. Il ne s'ensuit pas en effet, de toute nécessité, si
l'ouvrage vous séduit par son agrément, que l'ouvrier soit digne
d'estime.
Cette assimilation de l’artiste avec l’artisan, tous deux voués au commun
mépris d’une société esclavagiste qui dédaigne le travail et qui préfère les
théories aux expériences, est-elle un phénomène dépassé, ou bien est-ce
notre distinction entre art et artisanat qui est depuis la Renaissance un
phénomène historique, d’ailleurs souvent contesté ? Le XXème siècle s’est ingénié à discréditer aussi bien les
neuf Muses grecques que les cinq arts hégéliens. Le « septième art » n’est
pas le dernier dont il ait enrichi un domaine supposé commun, où cependant
la céramique ne trouve plus sa place et où la vidéo peine à trouver la
sienne. Observons en tout cas que
la
Grèce, qui a inventé ou développé un si grand nombre de
disciplines encore actuelles – théâtre, médecine, philosophie, logique,
histoire, mathématiques, sport, sciences naturelles et démocratie, ne nous a
légué aucun ouvrage d’histoire de l’art et aucune biographie d’artiste,
hormis des poètes. Et pourtant tous les témoignages confirment l’importance
qu’
Athènes accordait aux arts.
Platon et
Aristote ont beaucoup réfléchi sur eux, mais sans
s’intéresser à la personne des artistes. Et même
Pline l’Ancien ne nous parle des peintres qu’à l’occasion
des matériaux dont ils ont besoin.
On trouve à vrai dire autant d’indices antiques d’une haute estime pour la
tekhnè que de témoignages la
dévalorisant. Lorsque
Platon dans
les Lois (709b8-9) définit la divinité et le hasard du
moment comme les maîtres de toutes les entreprises humaines, il croit
nécessaire d’ajouter une troisième puissance : la
tekhnè.
θεὀς μὲν πάντα καὶ μετὰ θεοῦ τύχη καὶ καιρὸς τὰ ἀνθρώπινα
διακυβερνῶσι ξύμπαντα. Ἡμερώτερον μὴν τούτοις συγχωρῆσαι τρίτον δεῖν
ἕπεσθαι τέχνην.
Lorsque 700 ans plus tard, l’empereur
Julien cite ce passage, il y adjoint une autre citation qui
préconise plus modestement que chacun applique la tekhnè qu’il connaît :
ἔρδοι δʹἕκαστος ἥντινʹεἰδείη τέχνην. (A Thémistius, 258a et 260c). La
traduction de
tekhnè peut au choix
pencher vers la technique ou vers l’art. En français, la distinction entre
les « arts mécaniques » et les « beaux-arts » ne date que du XVIIème siècle. Si pendant des siècles il
allait de soi que tout artiste devait maîtriser une ou plusieurs techniques,
une évolution s’est faite pour l’éloigner peu à peu davantage des qualités
artisanales, sans qu’il retrouve pour autant tout le prestige qu’il avait eu
chez les Grecs.
Une première étape significative semble avoir été franchie en 1571, où un édit de
Cosme de
Médicis dispense les peintres et les sculpteurs des
servitudes liées à l’inscription dans des guildes professionnelles. En
France, la « ménestrandise », ou
corporation des musiciens populaires, dont les prérogatives avaient été
définies en 1321, était entrée en conflit ouvert
avec l’aristocratique Académie de Musique fondée par
Louis XIV en 1672. Ces prérogatives contestées auront finalement duré quatre siècles et demi,
en subissant une longue désuétude jusqu’en 1773. La
défaite des artisans « ménétriers » au profit des artistes a alors consacré
une opposition durable, dont nous devrons essayer d’évaluer la pertinence
encore aujourd’hui.
Les premières leçons de cette longue excursion dans le monde antique sont
complexes. Les Grecs, qui n’avaient à proprement parler ni dogmes ni
théologiens, s’en sont remis aux poètes, et en particulier aux poètes
tragiques, pour exposer et discuter, par la parole, le chant, la danse et la
mise en scène, les fondements de leurs croyances. Ils ont placé très haut
ceux qu’ils jugeaient les meilleurs, mais sans d’ailleurs beaucoup
s’intéresser à leur personnalité. Et peu à peu, la liberté individuelle a
pris le pas sur l’expression collective. Sur scène, d’
Eschyle à
Euripide, les solistes professionnels ont progressivement
réduit le rôle des choristes amateurs.
Euripide lui-même, d’après
Plutarque, (
Comment écouter ) a dû
reprendre sévèrement au cours d’une répétition un choriste saisi de
fou-rire : « Si tu n’étais pas un être aussi insensible qu’ignorant, tu
n’aurais pas ri quand je chantais en mixolydien. » Les succès personnels des
solistes ont gagné en importance sur l’expression des valeurs collectives. Une victoire aux grands concours panhelléniques a peu à peu cessé d’être
avant tout celle d’une cité et de ses divinités protectrices pour devenir un
titre individuel prestigieux. La cérémonie tragique a fait place à un
répertoire littéraire profane, admiré, enseigné, recopié, mais de moins en
moins représenté. A côté des grands noms, une importante quantité de
musiciens populaires anonymes a existé, qu’on aperçoit sur de nombreux
documents archéologiques. On les appelle
tekhnites, comme les grands artistes, mais il est assez
apparent que, comme à beaucoup d’époques postérieures, on ne les confond pas
complètement avec les créateurs originaux ni avec les vedettes. Cette
évolution d’une fonction sacrée vers des plaisirs profanes n’est pas sans
analogie avec ce que, de la Renaissance à
Wagner, l’
Europe a tendu
à faire des arts : un substitut de plus en plus autonome récupérant pour
lui-même le sens du sacré, au service duquel ils n’avaient d’abord joué que
le rôle d’auxiliaires.
Dans le domaine des arts plastiques, on sait que
Phidias a été un proche du chef de l’État,
Périclès, et cependant on ignore à peu près
tout de l’auteur du
Parthénon. On sait
qu’un siècle plus tard
Praxitèle,
l’audacieux inventeur du nu artistique intégral qui prit la cou rtisane
Phryné pour modèle de l’Aphrodite de
Cnide, n’a pas imposé sans combats son choix artistique.
Athénée a rapporté l’anecdote sensationnelle
qui prend place au cours du procès d’impiété intenté à son modèle, procès
gagné par l’avocat
Hypéride après qu’il
eut osé le plus célèbre des grands effets de prétoire : le dévoilement de
l’accusée. Derrière l’anecdote, outre laquelle on sait bien peu de choses
sur le sculpteur, on devine que le temps des procès d’impiété comme ceux qui
avaient été intentés à
Alcibiade, à
Phidias ou à
Socrate était révolu, que le scepticisme et l’individu
allaient désormais prévaloir, et que la cohésion démocratique autour de
grandes valeurs partagées allait faire place à l’avènement du pouvoir
arbitraire d’un seul roi ou d’un seul empereur. En devenant profane, le rôle
de l’artiste n’allait pourtant pas perdre son importance, mais il
s’adresserait de plus en plus à des collectionneurs ou à un public
d’amateurs, d’esthètes, au lieu d’une collectivité de citoyens et de
croyants.
Un certin parallèle semble également possible entre cette célébrité ambiguë
des artistes grecs, sur lesquels la tradition ne nous a guère transmis que
quelques anecdotes, et celle des artistes européens de l’Ancien Régime, qui
s’accompagne elle aussi d’un certain ostracisme social. Sauf en Italie chez
Vasari, le premier historien de l’art, assez peu de considération leur est
accordée, et c’est seulement au XXème
siècle que l’histoire de l’art fait de grands progrès et même des
découvertes, comme celle de
Gesualdo en
musique.
Molière, malgré la protection
royale, a subi de la part de l’Église un boycott très actif de son vivant et
bien au-delà.
Voltaire n’a jamais oublié
ce 15 mars 1730, où l’on a devant lui jeté à
la fosse commune le corps de la plus grande actrice de son temps,
Adrienne Lecouvreur. Les revendications
hautaines d’un
Ronsard sous la
Renaissance ou d’un
Victor Hugo au temps du
Romantisme ne s’expliquent pas seulement par des mégalomanies individuelles,
mais aussi comme des réactions à un dédain fréquent de la part de leurs
contemporains.
Un autre trait antique peut paraître très significatif : le culte dont
certains artistes ont fait l’objet. Un des premiers non-conformistes, et un
des plus radicaux,
Archiloque, a
paradoxalement eu après sa mort, dans son île natale de
Paros, un sanctuaire autour de sa tombe. On en a
retrouvé les restes et il y a fait l’objet d’un culte prolongé. D’autres
tombeaux de musiciens, comme celui de
Sappho, semblent avoir connu un culte analogue. Encore huit
cents ans plus tard, l’empereur
Hadrien,
fervent archéologue, consacrait à ce dernier un distique, avant d’organiser
en
Égypte et à
Rome, par des sanctuaires et des concours, le culte de son
favori
Antinoüs, dont la beauté
exceptionnelle avait tenu lieu de mérite.
Arion de Méthymne, inventeur historique du dithyrambe,
dont on a conservé un
Hymne à Poséidon , est célèbre
pour son sauvetage miraculeux par un dauphin que lui a envoyé
Apollon. Après sa mort, il a lui aussi fait
l’objet d’un culte. La statue de bronze qu’il avait offerte au dieu, le
représentant sur son dauphin, a été vue par
Pausanias au
cap Ténare. Elle comportait, selon Solin, une inscription datant ce sauvetage de la
29ème olympiade, c’est-à-dire d’environ 660, mais
le règne de son protecteur, le Corinthien
Périandre, se situe plutôt entre 627 et 585. Le décalage montre que la
précision appliquée aux grands hommes considérés à l’égal des héros ne
relevait pas toujours d’une exigence scientifique. Elle n’était là que pour
mieux accréditer l’affirmation rassurante qu’en quelque sorte les dieux sont
secourables, qu’ils interviennent parmi nous et qu’ils ont si bien accordé
l’immortalité à la lyre et au dauphin d’
Arion que nous les voyons encore briller parmi les
constellations. Une chanson dénoncée au IIème
siècle par
Clément d’Alexandrie comme « idolâtre »
le célébrait encore 7 ou 800 ans plus tard. Les personnages historiques
jugés importants pouvaient accéder au statut mythique de leur
vivant. Longtemps après, l’apothéose automatique des successeurs de César
exploitera pendant encore des siècles cette tournure d’esprit des peuples de
l’Antiquité.
La transformation d’une vedette en créature mythique n’a pas disparu avec la
culture antique. A leur sortie de l’opéra, les
dive du
XIXème siècle étaient parfois
accueillies par des
fans qui dételaient leur voiture
pour la traîner eux-mêmes, comme autrefois
Cléobis et
Biton avaient
traîné le char de leur mère prêtresse d’
Héra, avant que la déesse les en récompense en les plongeant
dans un sommeil d’immortalité. On a retrouvé les deux statues commémorant
(ou peut-être suscitant) cette légende. En 2010,
certains se refusent à croire à la mort de leur « idole »
Michael Jackson. Ils réincarnent en quelque
sorte la passion des inconsolables que tentèrent d’exploiter plusieurs faux
Néron après la mort du vrai.
Si maintenant on essaie de rassembler les aperçus que j’ai essayé de livrer,
on peut dire que l’apparition de la signature a ouvert une ère de tensions
continuelles entre les artistes et leur milieu social. D’une part, on
proclame la reconnaissance du mérite personnel des artistes jugés grands. Les grands concours panhelléniques auxquels ils sont soumis périodiquement
sont les temps forts où ils aident chaque cité à s’affirmer. Au début, une
jarre d’huile, une couronne, un banquet, parfois une statue et une cantate
de Pindare ou, à défaut, de
Bacchylide,
immortalisant leur victoire, peuvent suffire à leurs ambitions. Mais peu à
peu la compétition s’exacerbe, une surenchère novatrice se développe et ce
n’est plus la cité qui triomphe, mais le vedettariat orgueilleusement
affirmé.
Athénée nous a conservé les
aphorismes provocants lancés par le moderniste exceptionnel que fut
Timothée :
οὐκ ἀείδω
τὰ παλαιά
καινὰ γὰρ ἅμα κρείσσω
ἀπίτω
Μοῦσα παλαιά
Je ne chante pas ce qui est vieux
Car
ce qui est nouveau marque un progrès.
C’est la jeunesse
qui règne avec
ZeusTandis
qu’au vieux temps, c’était
Kronos qui commandait
Adieu, la vieille
Musique !
C’est contre cela que s’élève
Platon
lorsqu’il écrit dans les
Lois (II, 669c-670a) :
Tant que l’artiste pratique un « art total » et donne une voix à la foule
anonyme qui l’environne, il est célébré. Lorsqu’il commence, vers la fin du
Vème siècle, à donner à sa propre voix trop de puissance, la surveillance,
et parfois la censure, aboutissent parfois à une inculpation. Le procès
d’impiété auquel fut soumis
Phidias en
430, un des premiers, était motivé par
l’audace qui l’avait poussé à se représenter lui-même sur le bouclier
d’
Athéna parmi les combattants de la
guerre contre les Amazones. A la même époque les portraits cessent de créer
des types idéalisés pour s’attacher plus « réalistement » à des
particularités physionomiques et psychologiques individuelles. L’art
hellénistique, porté par les Romains à un stade quasi-industriel, ne fera
que généraliser cette évolution.
La question amenée par ces rappels historiques est dès lors la suivante :
l’admiration et l’exécration auxquelles les artistes ont souvent été soumis
simultanément sont-elles inhérentes à leur fonction particulière ? Faut-il
croire par exemple que l’image romantique de l’artiste maudit n’est qu’un
des multiples avatars de cette permanente ambiguïté ? Une comparaison entre
les confréries antiques des Homérides à partir du VIIIème ou du VIIème siècle et les castes de griots africains, dépositaires du
savoir généalogique, de la morale commune et du talent musical, est-elle
légitime ? Leur actuelle évolution vers le vedettariat dans la variété
internationale, devant la dissolution des sociétés traditionnelles où ils
trouvaient leurs commanditaires, est-elle un phénomène qui offre quelques
traits parallèles à ce qu’a vécu la civilisation athénienne en passant de
l’époque féodale à la démocratie, puis à la tyrannie (au sens ancien) ? Je
laisse aux spécialistes les réponses à ces questions. Mais il me paraît
assez vraisemblable qu’une famille d’artistes, les nihilistes, largement
représentée dans l’art contemporain, pourrait se réclamer d’un lointain
prédécesseur grec.
En 356 avant notre ère, une des sept merveilles du
monde, le riche temple de l’
Artémis
d’Éphèse, fut incendié par un homme dont la seule motivation était le
furieux désir de laisser son nom à la postérité. Il illustre en négatif
l’immense considération que la Grèce accordait aux plus grands de ses
artistes. Le temple était l’œuvre des architectes
Chersiphron,
Métagénètes
et
Théodoros de Samos, mais le nom de l’incendiaire est
resté plus célèbre que les leurs, car la loi vouant
Erostrate à la sanction de l’anonymat n’a pas été respectée
plus d’un quart de siècle. Evoquons maintenant la lignée de ses lointains
émules.
Victor Hugo fait un écho tardif, sinon au
nihilisme de cet anti-artiste, du moins à l’ironie agressive et au manifeste
moderniste de
Timothée, lorsqu’il écrit
dans les
Contemplations (« Autrefois », « Quelques mots à
un autre ») :
Le drame échevelé fait peur à vos
fronts chauves ;
C’est horrible ! oui, brigand, jacobin,
malandrin,
J’ai disloqué ce grand niais
d’alexandrin.
Dès lors la provocation est devenue l’expression habituelle, et presque un
devoir, de l’innovation artistique. Elle se situe dans la forme chez
Timothée, avec ses imitations
« réalistes » des bruits de la vie, ou chez
Hugo avec ses libertés rythmiques qui préfigurent
Rimbaud et les « vers-libristes » de 1886. Elle peut aussi affecter le sujet avec
« Une charogne » de
Baudelaire, les dernières toiles de Turner,
« Le déjeuner sur l’herbe » de Manet, ou les collages de
Victor Hugo, encore lui. La surenchère
aboutit dès le XIXème siècle à
l’atonalité en musique chez
Liszt (
Bagatelle sans tonalité de 1885) ou
Abel Decaux (
Clair de lune,
1900) et aux monochromes ou au vide en peinture. Mais ce dernier exemple, moins connu qu’
Erostrate, mérite d’être scruté de plus près.
En 1843,
Bertall, dans la revue l’
Illustration ,
présente le dessin d'un tableau noir constellé de points blancs avec pour
légende :
Vue de la Hougue (effet de nuit), par M. Jean-Louis Petit. La même année
Kierkegaarde écrit dans un de ses
Diaplasmata :
Le résultat de ma vie est
nul ; c’est un vague sentiment, une grisaille. Cela ressemble au tableau
de cet artiste qui, pour figurer le passage de la mer Rouge par les
Hébreux, recouvrit tout le mur de rouge sous prétexte que les Hébreux
étaient passés et les Egyptiens noyés.
En 1882, année où meurt
Bertall, est exposée au Salon des Incohérents une toile de
Paul Bilhaud (1854-1933) intitulée
Combats de nègres dans une cave, pendant la
nuit . La toile est entièrement noire, encadrée d'or. Ce gag
amuse Alphonse Allais ( 1854-1905) qui le
reprend à son compte, en exposant l’année suivante deux cartons : le premier
est une feuille de bristol blanc, intitulé
Première
Communion de jeunes filles chlorotiques par un
temps de neige — le second est tout bleu… Puis en 1885, il récidive, en rouge cette fois, avec :
« Récolte de la tomate, sur le bord de la mer Rouge, par des
Cardinaux apoplectiques ». En 1887, il
rassemble ses œuvres monochromes, parmi lesquelles figure une partition qui
est une page vierge de 3 portées, chacune de 3 mesures, intitulée
Marche funèbre pour les funérailles d'un grand homme
sourd (Il explique que si elle est vierge, c’est parce que
les grandes douleurs sont muettes ). Beaucoup d’autres
manifestations parisiennes d’humour absurde accompagnent pendant une
décennie ( 1882-1892) cette mode de
l’Incohérence.
Eugène Bataille expose
par exemple en 1887 une « Joconde fumant la
pipe ».
Quelle différence y a-t-il entre les monochromes du XIXème siècle et ceux d’
Yves
Klein à partir de 1957 ? On est
tenté de répondre d’abord : 72 ou 114 ans. Entre la toile vide de
Bilhaud en 1882 et le
carré blanc sur fond blanc de
Malevitch : 36 ans. Entre la Joconde fumeuse de
Bataille et celle à moustache de
Duchamp : 32 ans. Faut-il donner raison à
Gérard de Nerval lorsqu’il a dit:
« Le premier qui a comparé une femme à une rose était un poète, et le second
un imbécile » ? Les choses sont plus complexes et ne peuvent être ramenées
ni à la répétition d’une plaisanterie consacrée, ni à une surenchère induite
par l’individualisme de l’artiste. Une première différence essentielle entre
le XIXème et le XXème siècle est l’humeur qui accompagne ces
propositions esthétiques. Les plus anciennes sont d’un humour généralement
très joyeux (même si celui de
Kierkegaarde fait exception). Tandis que celles du XXème siècle sont de plus en plus
sérieuses, voire désespérées. Dada s’amuse encore un peu, mais dans l’art
qui se prétend conceptuel c’est beaucoup plus rare. Les futuristes italiens
ont exalté l’innovation comme la valeur artistique suprême, souvent avec
plus de sérieux dans l’audace prophétique que de talent. Pour
Marinetti en 1913,
les bruits de la guerre moderne composent de superbes symphonies.
Stockhausen, près d’un siècle plus tard, a osé
qualifier le pire attentat du 11 septembre
2001 d’exceptionnelle œuvre d’art.
Il reste que le répertoire des gestes disponibles n’est peut-être pas plus
infini que celui des formes, et que la plupart des actions qui se veulent
aujourd’hui transgressives ont un air de déjà-vu assez décevant. Après
Manzoni (boîtes de
merda d’artista,
1961), il est plus difficile de remettre sur le
marché de l’art des gestes qui le tournent aussi bien en dérision. Ce qui
manque généralement à celles des manifestations de l’art dit « conceptuel »
qui s’inscrivent à la suite des gestes à la
Manzoni, plus encore qu’un vrai talent philosophique supposé
remplacer l’imagination plastique, c’est l’humour ou la vitalité. Le constat
aboutit dans plusieurs cas à une résignation réactionnaire. La plupart des
aspects du post-modernisme qui s’est développé à partir des années 1980 sont majoritairement des
retours, désireux de gommer les illusions du progressisme, de la fuite en
avant du dernier siècle, et pour cela de renouer avec des recettes encore
plus obsolètes que le nouvel académisme dont je viens d’évoquer les
prémisses. On a des musiques néo-médiévales et néo-tonales qui renouent avec
le néo-classicisme des années 1920-1940,
sous prétexte de combattre l’intellectualisme de la génération précédente,
et beaucoup d’ « installations » ne sont que les héritières infidèles de
Duchamp.
Infidèles, car le geste du
ready-made perd l’essentiel de
son sens en se fétichisant. Le carré noir sur fond blanc de
Malevitch en 1915 et
«
Fontaine », l’urinoir signé
Richard Mutt par
Duchamp en 1917, n’ont pu
rafraîchir brutalement le regard et la sensibilité qu’une seule fois. En
passant du statut de geste à celui d’œuvre, et en cédant à l’impératif de la
signature, ils sont inévitablement rentrés dans le jeu qu’ils entendaient
ridiculiser ou dénoncer. En 1964
Duchamp a reconstitué en une série
d’exemplaires signés de son vrai nom et numérotés le prototype perdu, se
conformant ainsi finalement aux lois ordinaires du commerce d’art. Le
dernier exemplaire s’est vendu en 1999 pour 1,6
millions d’euros (soit plus de 2 millions de dollars).
Warhol,
Arman
et bien d’autres n’avaient pas hésité à se soumettre à ce jeu ambigu de
récupération réciproque depuis quelques années.
Beaucoup plus fidèle au sens profond du
ready-made a sans
doute été l’action du 25 août 1993 au Carré
d’art de
Nîmes. Un certain
Pierre Pinoncelli, provocateur obstiné, a fait
d’un de ces urinoirs l’usage initialement prévu, conclu par un violent coup
de marteau. Soumis à un procès en correctionnelle, il a fait valoir
qu'il s'agissait
d'achever l'œuvre de
Duchamp,
[…] En réponse à la provocation inhérente à la présentation de ce genre
d'objet trivial dans un musée […] y uriner termine l'œuvre et lui donne
sa pleine qualification.
Il a néanmoins été sanctionné par un mois de prison avec sursis et 286.000 F
de dommages et intérêts. Cela ne l’a pas dissuadé de récidiver le 4 janvier 2006 au Centre Georges Pompidou, qui
présentait lui aussi une rétrospective Dada. Lors du procès, un avocat
général sensé a estimé la valeur de l’objet détérioré à 83 €, sa valeur de
remplacement sur les catalogues usuels d’objets sanitaires. Le Musée d’Art
Moderne, lui, réclamait 2,8 millions d’euros, correspondant aux dernières
transactions concernant les pièces de cette série. Le verdict a été de 3
mois de prison avec sursis, 2 ans de mise à l’épreuve et 214.000 € de
dommages et intérêts, ramenés cependant en appel à 14.532 €. Le tribunal qui
en 1857 avait condamné
Les fleurs
du mal de
Baudelaire l’avait
fait au nom de la morale bourgeoise. Celui de 1993
et celui de 2006 ont condamné le happening de
Pinoncelli au nom du commerce d’art. Dans les deux cas, une même incompréhension de ce qu’est réellement l’art –
un questionnement et une aventure avant d’être un objet de jouissance - a
été lourdement affirmée au nom de la société.
L’aporie de l’immédiate récupération marchande qui s’applique à la
dénonciation elle-même du marché de l’art a condamné beaucoup d’artistes
purs à s’évader vers des formes qu’ils pensaient invendables, bien que
coûteuses : land art, happenings, etc… On les a tout de même récupérées en
vendant les traces photographiques de leurs gestes. Lorsqu’il s’agit, comme
chez
Yves Klein, de vendre des espaces
immatériels contre des feuilles d’or, ensuite jetées à la
Seine sous l’œil des photographes, il s’agit
encore d’un acte commercial, mais plus subtil dans sa parodie poétique du
désintéressement. Il préfigure peut-être les investissements actuels dans
l’art publicitaire le plus coûteux et le plus sophistiqué.
L’artiste du XXIème siècle est donc dans
une situation particulièrement difficile. Les censures religieuses ou
morales ont largement disparu dans les pays se réclamant de la démocratie. Mais elles ont été souvent remplacé es par des objectifs commerciaux qui
peuvent contredire encore plus ses valeurs authentiques, et qui, plus
généralement, tendent à pervertir la démocratie elle-même en réduisant les
pouvoirs politiques à de pures apparences discrètement maintenues sous
tutelle. Lorsque l’artiste, comme il l’a toujours fait, serait prêt à
s’accommoder bon gré mal gré de ces contraintes, comme autrefois ses
prédécesseurs pour les exigences du prince, il se heurte au phénomène
nouveau de la production de masse de « produits culturels » qui n’ont que de
vagues ressemblances avec des œuvres artisanales ou artistiques et qui
accélèrent la disparition des arts populaires. Le public est convié à des
transes collectives, à des visites guidées, à des achats, mais presque plus
jamais à des actes artistiques. On condescend (difficilement) à lui donner à
l’école une esquisse de formation en histoire de l’art, mais en aucun cas
une formation artistique. La pauvreté d’imagination et le conformisme des
conventions sont les nouvelles données prometteuses du succès commercial. Une connaissance trop intime, vécue, des arts dans le public le
compromettrait sans doute. La transgression est devenue une banale exigence
publicitaire, qui s’avère de plus en plus difficile à satisfaire, dans une
société largement permissive.
Mais il est vrai que les succès les plus commerciaux sont souvent des
déclencheurs d’émotions profondes. Ils ne reposent même que sur ces
émotions, comme si leur assouvissement impliquait la disqualification puis
l’élimination de toute inquiétude authentiquement esthétique. Le kitsch,
après avoir été l’art des dictatures totalitaires, est en passe de devenir
l’art officiel des démocraties dites « libérales ». Télécommandées par des
marchands, des peluches géantes et dérisoires ont pu récemment trôner sous
les ors du
Château de Versailles.
La musique pourrait paraître relativement épargnée, dispensée qu’elle est des
enjeux importants du commerce dont surtout les arts visuels font l’objet. Mais l’industrie de la variété garde malgré le piratage généralisé un
pouvoir encore considérable, dont les artistes sont loin d’être les
principaux bénéficiaires et dont ils ne sont même pas les vrais
fournisseurs. Dans le domaine des musiques industrielles, musiciens,
danseurs, acteurs, récitants, arrangeurs, rédacteurs, praticiens, tous
revendiquent le statut d’artiste, et parfois se considèrent avec quelque
raison comme supérieurs, malgré l’anonymat, à celui qui signe ou qu’on met
sur le devant de la scène. Sans leurs micros, et en amont les techniciens
des studios, la plupart des chanteurs de variété seraient aphones. Parmi les
minoritaires de la musique classique (à peine 10% du marché, et moins de 1%
de cette part pour les compositeurs vivants (ou faut-il dire :
survivants ?), la coopération entre instrumentistes, chefs d’orchestre et
compositeurs se passe en général assez bien, mais la hiérarchie esthétique
est très différente de celle des rétributions : le compositeur gagne souvent
moins que les copistes ou les musiciens, qui eux-mêmes gagnent beaucoup
moins que le chef d’orchestre.
Autre problème annexe qui concerne tous les arts à des degrés divers et qui
ressortit à la distinction ancienne entre artisanat et art : l’opposition
entre amateur et professionnel. Elle a été ouvertement contestée en
particulier par
Dubuffet et l’Art brut
à partir de 1945. Dubuffet déclarait
joliment « je suis un peintre du dimanche pour qui tous les jours sont des
dimanches ». On dit volontiers de même que « le professionnel est un amateur
qui ne fait que ça ». Si un véritable art populaire de non-professionnels
existait encore, on ne pourrait qu’approuver ces formules. Leur humour cache
et révèle à la fois que pour exercer pleinement l’amour profond d’un amateur
pour son art, il faut nécessairement qu’il devienne professionnel, à moins
d’avoir une fortune suffisante pour se tenir à l’écart du jeu social et
devenir son propre mécène. Au contraire, la plupart des artistes à succès,
surtout en musique, affirment hautement leur réelle ignorance, dans l’espoir
secret de la transformer en un indice de génie spontané.
Le profil de l’artiste demeure empreint de contradictions: bricoleur et
savant, individualiste mais avide de reconnaissance, créateur de
sensibilités nouvelles mais peinant à se faire entendre, capricieux mais
obstiné, enthousiaste ou dépressif selon les jours, il est vraisemblable
qu’il présente encore beaucoup des traits que lui attribuait
Aristote en les assignant à un tempérament
dominé par la « bile noire ». A ces difficultés intrinsèques s’ajoutent
aujourd’hui celles d’une situation historique marquée par une alternative
presque insoluble à quiconque est rebelle aux impératifs des industries
culturelles : la fuite en avant entraînée par la surestimation des seules
valeurs d’innovation a abouti à tourner en rond dans des impasses où les
artistes ont perdu le contact avec le public, par exemple lorsque l’inouï
pouvait finalement se révéler parfois insignifiant.
Le retour aux conventions antérieures conduit pour sa part à un académisme
encore pire, ou aux usurpations typiques de certains musicologues. Je fais
allusion au vocabulaire de la création détourné de son sens par certains
interprètes de musiques anciennes qui revendiquent l’interprétation des
partitions pluriséculaires comme de vraies créations d’aujourd’hui. Toute
culture se définit par un équilibre spécifique entre innovation et
transmission. Après avoir beaucoup innové sans bien réussir à transmettre,
notre époque, par un excès inverse, se consacre à la retransmission
indéfinie des mêmes recettes. Même certaines productions normalement vouées
à l’éphémère de la mode sont affectées par cette ambiance de fin de jeu, ou
de Bas-Empire. D’énormes compilations diffusent sans cesse les répertoires
encyclopédiques du passé récent ou ancien, un peu comme des inventaires
après faillite.
Il y a cependant peut-être une troisième voie pour sortir de ces impasses. C’est elle que j’essaie de rouvrir en me référant à l’ensemble des siècles
et des cultures dont on peut maintenant se faire une image, et c’est d’elle
que je voudrais donner maintenant un aperçu, en abandonnant les clefs
historiques dont j’ai essayé de faire un large usage dans les pages
précédentes. Les problèmes et les contradictions que j’ai évoqués se
rattachent en effet tous à une vision de l’histoire qui a été jusqu’au
siècle dernier à la base des choix culturels de tradition européenne. Depuis
les révolutions anglaise, américaine et française, et a fortiori depuis
Hegel et
Marx, l’Histoire a été vécue comme la dimension fondamentale
de toute activité humaine, et le souci dominant de nombreux artistes,
par-delà même leur banal désir de laisser une trace, a été d’obtenir un
verdict favorable en passant devant son Tribunal suprême. Les phénomènes de
mode sont une caricature de cette hypertrophie de l’histoire, et la folle
vitesse avec laquelle la compétition commerciale exalte et dévalorise
simultanément l’innovation aboutit à un immense gaspillage, qui tend à
entraîner tout dans son tourbillon.
Une conséquence toute différente de la conscience historique est apparue
lorsque l’universalisme naïf hérité du siècle des Lumières et celui plus
agressif de l’ère coloniale ont fait place à une découverte des relativités
culturelles. Cette découverte semble avoir eu deux prolongements opposés :
d’abord la réaffirmation d’une essence idéale des activités artistiques, la
recherche exaltée du Beau visant probablement à assurer à l’
Europe une suprématie analogue à celle qu’elle
manifestait dans ses inventions techniques.
Mais c’est peut-être aussi ce sentiment de relativité qui a légitimé un
second credo opposé : la modernité extrême prise comme premier impératif
social et culturel du XXème siècle. Puisque l’on découvrait la coexistence de différents systèmes de valeurs
culturelles, qu’est-ce qui empêchait d’en créer d’autres de toutes pièces ? On ne croyait plus aussi fermement dans la supériorité unique de la
civilisation occidentale, malgré ses succès universels. Les écrits de
Frazer ou de
Ségalen révélaient des perspectives insoupçonnées sur ce qui
faisait tantôt différer et tantôt se ressembler tellement de cultures. Mais
le goût de l’exploration et de l’inconnu qui avait poussé les Européens hors
de chez eux dès la fin du XVème siècle pouvait
se perpétuer sans pour autant écraser les autres. Il suffisait d’appliquer
la même ouverture inventive à la création de nouveaux ensembles de valeurs,
librement, comme
Debussy et
Gauguin l’ont fait après leur contact avec
l’
Asie, ou avec des a priori radicaux
comme
Schönberg ou
Kandinsky. Si toutes les cultures pouvaient
légitimement prétendre à une reconnaissance, n’importe quel nouveau système
de valeurs suffisamment riche et cohérent pouvait soutenir la même
revendication. La référence à des cultures encore provisoirement
« exotiques » a contribué à déclencher l’explosion de créativité audacieuse
qui a marqué les années précédant de peu la première guerre mondiale. Les
collections d’art « primitif » amorcées par
Rodin,
Picasso ou
Nolde venaient illustrer à la fois
cette prise en considération de l’Autre et, à son contact, une nouvelle
légitimation des innovations les plus radicales.
La suite n’a guère fait que développer ou répéter les principaux gestes
esthétiques de ce début du XXème
siècle marqués par exemple par le renoncement à la syntaxe tonale, à
la figuration, à l’unité stylistique, et fréquemment, sous ces révolutions
symboliques, par l’espoir ou la hantise d’une révolution sociale. Les années
post-romantiques refusaient la domination de l’industrie en prenant
l’esthétique comme refuge idéal ou symbolique. Le XXème siècle au contraire a décidé de chercher à quel
prix il pourrait l’affronter ou l’exploiter. Après un entre-deux guerres
marqué par cette hésitation sur les stratégies : progressisme
révolutionnaire d’un Varèse ou subversion néo-classique d’un
Stravinsky, la fin de la
seconde guerre mondiale a vu les nouvelles technologies
électroacoustiques et informatiques susciter deux nouveautés importantes :
des œuvres de synthèse sonore et visuelle, tandis que s’étendait à l’infini
la disponibilité de toutes les musiques et des répertoires d’images fixes ou
animées.
Si plusieurs des attitudes artistiques incarnées dès l’antiquité grecque se
retrouvent aujourd’hui, ce peut être non pas une occasion de se référer à ce
passé comme à jamais exemplaire, ainsi que le fit la Renaissance, mais au
contraire comme un indice parmi d’autres incitant à contester la
toute-puissance des évolutions historiques. Une des conséquences de
l’uniformisation des cultures est, ou va être, une relative stagnation. Un
des moyens d’échapper à cette pseudo-fin de l’histoire est de se soucier
beaucoup moins des dimensions historiques et plutôt d’inventorier
précisément ce qui n’est pas de leur mouvance. L’intercompréhension des
cultures conduit à identifier d’abord ce qu’elles ont en partage, pour mieux
apprécier ce que chacune a construit d’original sur les grands lieux
communs. En tant que musicien, j’ai rassemblé quelques exemples de ces lieux
communs apparemment universels et j’invite le lecteur à écouter le montage que j’en ai
fait:
-
chant de travail d'une ethnie du Vietnam Nùng An, enregistrement
Patrick Kersalé (1993), CD Anthologie Vocale, n°3, plage 16. 24".
-
grande fête annuelle d'éleveurs nomades africains, les Peuls : chant
de gerewol, enregistrement J-Cl.Lubtchansky
(1974), CD Anthologie
vocale n°3, plage 9. 36".
-
chant de séduction destiné parmi les Païwan à courtiser une jeune
aborigène de Taïwan : enregistrement Lu Pin-Chuan (début des années 60),
Firstophone FM 6031 = CD Inédit W
260011, plage 16. 27".
-
chant de villageois albanais en l'honneur d'Enver Hodja : Tepelenë,
enregistrement B.Lortat-Jacob, CD Chant du
Monde LDX 274897, plage 7. 33".
-
hommage au “ministre de la culture” des Nagas en visite à
Paris, enregistré à la Maison des Cultures du Monde, en septembre
1985, par Philippe Giber : chœur Sena disque 30cm Inédit 3, plage
A3. 28".
-
"chœur funéraire assis" au cours d'une cérémonie des Toradjas, à
Célèbes : enregistrement Dana Rappoport 1993, CD Chant du Monde 274
1004, plage 1. 32”.
L’enchaînement de ces six séquences les fait artificiellement apparaître
comme six variations appartenant sinon à une même cérémonie, du moins à un
même ensemble. Si on ignore qu’elles proviennent de cultures dont il est
plus qu’improbable qu’elles aient pu communiquer avant l’ère des voyages en
charter, et qui encore aujourd’hui ont très peu de contacts entre elles,
l’hypothèse traditionnelle du diffusionnisme est impropre à expliquer
pourquoi ces polyphonies pentaphones sur bourdon, (qui de plus se trouvent
ici adopter la même tonique de
la dans quatre cas sur
six), auraient circulé du
Niger à
Taïwan ou de l’
Albanie à l’
Indonésie. L’explication la plus simple de cette
ressemblance est à rechercher dans une forme archétypale spontanément et
indépendamment retrouvée dans des lieux – et probablement des temps –
divers.
J’ai publié deux livres et de nombreuses oeuvres pour tester cette hypothèse
d’une pensée musicale naturelle. Je ne saurais donc la développer dans ces
quelques pages. Qu’il me suffise de dire que cette étude a été déclenchée
par le désir de mieux comprendre mes propres compositions qui utilisaient de
nombreux modèles naturels, tantôt analysés tantôt directement inclus. J’ai
par exemple été le premier, en 1972, à utiliser des
enregistrements de baleines en les insérant, avec des chants de shama, de
guanaco, de sangliers et des citations de la langue xhosa d’
Afrique du Sud, au sein d’une pièce de
clavecin,
Korwar. Parti de cette pratique
intuitive, j’ai découvert peu à peu qu’un très grand nombre de signaux
animaux se structurent selon des processus très analogues à ceux des
musiques humaines : strophes, refrains, transpositions, ornementation, et
même dans quelques cas, adoption d’une échelle fixe. L’hypothèse vers
laquelle je penche est celle d’une relative universalité de formes comme
l’ostinato, l’association accélération-crescendo etc…, bref d’archétypes
sonores.
Il se trouve qu’un important courant de pensée parmi des anthropologues, des
éthologistes et des philosophes, converge vers cette remise en question d’un
privilège unique de l’espèce humaine. Ils se penchent avec de bonnes raisons
sur les origines naturelles de la culture et mettent l’accent sur un ancrage
naturel trop méconnu, ce qui ne fait que rendre plus remarquable tout ce qui
donne l’impression – parfois l’illusion - de s’en libérer. Une évaluation
sérieuse de cette liberté n’est possible que si l’on interprète sans
préjugés sociobiologiques la présence universelle de certains archétypes, et
si on en tient un certain compte. Si l’humanisme grec doit être révisé dans
un sens très élargi, il n’a pas pour autant perdu toute signification. La
première dette que nous lui reconnaissons est sans doute d’avoir justement
permis de tels questionnements extrêmes en en donnant le plus ancien
exemple.
Comme toute musique repose sur un équilibre original entre des formes
temporelles identifiables et des variations appréciables sur ces formes, il
peut être utile et libérateur de faire sortir la composition du seul champ
social ou historique, qui tendrait à figer dans des normes ou des limites ce
jeu du Même et de l’Autre. Une définition universelle de l’artiste ne peut
probablement pas s’imposer, mais l’inquiétude exprimée à travers des
éléments symboliques, le goût d’une aventure à la fois spirituelle et
sensorielle, la puissance transcendante de l’imaginaire, sont autant de
traits qui trouvent en tous lieux et toutes époques à s’illustrer. La table
rase historique, que tout un courant des arts du XXème siècle a rêvé d’opérer pour se livrer à des innovations
absolues, est peut-être une utopie superflue, si notre psychisme nous
fournit déjà spontanément certaines données rudimentaires antérieures à
toute routine, et si la sollicitation esthétique, loin d’être d’emblée
analogue à un langage, trouve une de ses sources dans les profondeurs
animales de ce psychisme. Tout le problème est alors de faire la différence
entre un archétype et un cliché et d’innover
avec l’archétype
plutôt que contre lui. Mais ce serait là le sujet d’une ou plusieurs autres
communications…
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